Inhumation des morts du Covid-19 : L’impossible deuil des familles des victimes

Le protocole est strict. L’inhumation des morts du Covid-19 se fait selon des normes d’hygiène draconiennes et souvent en l’absence des familles des victimes. Un autre drame dans le drame qui engendre le plus souvent de terribles répercussions psychologiques. 

Scène émouvante la nuit à Yoff. Dans le cimetière musulman Bakhya, des agents du Service d’hygiène cisaillent l’obscurité, comblent une tombe de coups de pelle. Ils ensevelissent un monument. Ancien journaliste sportif, agent de joueur mythique du gratin du football, ex-président de l’Olympique de Marseille… À 68 ans, Pape Diouf est la première victime du Covid-19 au Sénégal. Sa mort émeut le pays, son inhumation frappe les consciences. «Il méritait des obsèques nationales», geindra plus tard Yatma Dièye, ancien international sénégalais.

Mais à l’instant, dans ce carré de terre éloigné de l’océan par quelques pâtés de maisons qui surplombent les morts, on l’enterre à la va-vite et avec force précaution, pour éviter toute contamination. Dans le petit comité de 6 personnes qui l’accompagne à sa dernière demeure, pas un seul de ses enfants, mais un jeune frère qui perd pied. Thierno Seydi est au creux de la vague de tristesse qui s’est emparée du pays et d’une partie de la France. Il s’accroche aux souvenirs comme une bouée de sauvetage. «Tu nous as quittés Pape, nous laissant dans un grand vide», écrit-il, huit jours plus tard, dans un témoignage qui retrace son parcours avec le «Pape» du foot.

Quelques jours plus tard, le Sénégal enregistre, dans la stupeur quasi générale, son deuxième, puis son troisième mort. Seydou Diatta, 63 ansretraité du Club Med de Cap Skirring (Ziguinchor), est enterré dans les mêmes conditions. De quoi faire pleurer les familles des victimes, qui au-delà de la perte de leur proche, et même si elles comprennent le contexte de pandémie, sont choquées par la vitesse des inhumations, par des agents équipés d’une tenue de protection adaptée (lunettes, masque chirurgical, tablier anti-projection, gants à usage unique).

Un protocole édicté par l’Organisation mondiale de la Santé (Oms) que le Dr Abdoulaye Bousso, coordonnateur du centre des opérations d’urgence sanitaire (Cous) semble comprendre aussi bien que la détresse des familles.  Il explique : «Ce n’est pas une grande cérémonie certes, mais les familles sont là et comprennent la situation. Mais les défunts sont accompagnés, la famille est présente et c’est un enterrement très digne, en présence du personnel de santé. Le contexte est assez difficile, mais les familles le comprennent. Il n’y pas eu de difficultés jusque-là.» Quid du lavage mortuaire ?  «Je ne veux pas trop m’avancer sur cet aspect, ce que je peux dire, c’est que c’est un enterrement qui est digne et on respecte les croyances des personnes.»

«Le deuil devient compliqué et interminable»

Dans ces croyances, il y a celle populaire qui veut que le mort soit accompagné par sa famille, ses proches et amis à sa dernière demeure. Mais avec la pandémie du Covid-19, le rituel mortuaire, musulman comme chrétien, est réduit à sa plus stricte nécessité. C’est devenu presque impossible pour les enfants, les femmes et même les parents des morts du coronavirus de faire les adieux à leur père, mari, fils ou fille. Une terrible situation qui pourrait engendrer de graves troubles mentales. Le diagnostic du psychologue-clinicien, Serigne Mor Mbaye est sans appel. Il dit, pointant le contexte : «Nous sommes dans un contexte où on n’a même pas le temps d’accompagner nos morts. C’est-à-dire le temps qu’ils sont malades, on n’est pas là, au moment de leur départ, on n’est pas là, lorsqu’ils sont partis, on n’est pas là.

Du point de vue de notre représentation de la mort, nous devons accompagner les morts et rester solidaires des morts. Cette chaîne de solidarité, lorsqu’elle est rompue, le deuil devient compliqué et interminable. Le deuil, c’est la façon dont on vit la mort de quelqu’un sans pour autant que notre souffrance en devienne interminable. Ce deuil devient compliqué aujourd’hui et interminable, parce qu’en Afrique, nous avons besoin du support corporel. On a besoin d’avoir le corps pour l’enterrer et ce support-là, quand nous ne l’avons pas, nous ne pouvons même pas considérer que la personne est morte. On reste comme suspendu. La crémation n’est pas de notre culture, la fosse commune non plus. Ça rajoute énormément au traumatisme que de perdre quelqu’un sans pour autant l’accompagner, sans pour autant accéder à son corps et faire toutes les prières qu’il faut.»

«Cela va accroître énormément la souffrance»

D’après le psychologue, le protocole de mise en terre des décédés du Covid-19 et qui est de rigueur actuellement sur toute la planète, peut même créer chez certains sujets, proches parents ou amis des victimes, des réactions de stress post-traumatique. «Il y a comme une dépossession, se désole Serigne Mor Mbaye. Nous sommes dépossédés du corps de l’autre. Nous sommes dépossédés de son âme. Il y a comme une coupure entre lui et nous. Il y a une discontinuité. La personne, on l’a perd à la vie, on l’a perd dans la mort. Ça va accroître énormément la souffrance. Nous sommes dans un contexte où les gens sont déjà fragilisés par l’isolement, par la peur, par cette mort qui rôde, par le climat d’incertitudes et dans ce contexte-là, lorsqu’ils perdent quelqu’un sans pour autant accéder à cette personne, ça rajoute à leur traumatisme.»

Au quartier Ndinguiray de Keur-Massar, les sœurs Diop ne sont toujours pas remises du décès de leur papa, 4ème victime sénégalaise du Covid-19. Le défunt Momar Gaye Diop, 68 ans, enseignant à la retraite, contaminé par son fils, est mort de la maladie à coronavirus, lundi à 4h30 du matin. Un triste départ qui a mis ses filles presque dans un état second. Le jour de l’enterrement de leur pater, sobre cérémonie à laquelle elles n’ont pas participé et n’auraient d’ailleurs pas participé, parce que de confession musulmane, les deux sœurs faisaient comme si elles narguaient la maladie : pas de masque ni aucune autre mesure de précaution. Elles avaient plus la tête à pleurer leur papa qu’à se prémunir contre un virus qui a déjà semé la désolation dans leur maison. «Nous avons perdu la personne la plus chère de notre vie», témoigne, ce jour-là, l’aînée Penda Diop, entre deux sanglots. «Durant toute son hospitalisation, mon père nous rassurait. Il nous disait de ne pas trop s’inquiéter», ajoute la jeune dame, qui souffre du fait de ne pas voir une dernière fois ce papa qui leur a tout donné. Une situation d’autant plus traumatisante qu’il y a un fossé presque infranchissable entre l’image rassurante du père, qui promet son retour à la maison, même hospitalisé et souffrant d’une maladie létale, et celle du défunt invisible. Du papa parti à jamais sans dire adieu à ses «complices».

«Vous pouvez lui montrer la tombe, la personne peut continuer à douter»

Psychologue-clinicien, Khalifa Ababacar Diagne explique avec les mêmes mots que Serigne Mor Mbaye, les maux dont souffrent les familles des victimes. «Nous sommes habitués à accompagner nos proches décédés jusqu’à leur dernière demeure et en groupe. Maintenant, il y a une restriction drastique qui fait que la majorité ne va pas assister à l’inhumation. C’est différent quand vous assistez à une inhumation, de quand on vient vous dire que la personne est décédée et on l’a inhumée.

Pour les femmes, en général, elles voient des personnes dignes de confiance qui ont assisté à l’inhumation, mais là, on ne peut pas avoir cette possibilité-là. Cela peut entrainer des troubles de stress post-traumatiques. Déjà avoir un membre de sa famille atteint du coronavirus dans le contexte actuel est une situation très anxiogène. Ça crée des troubles anxieux, notamment le stress et si on n’y ajoute un décès suivi de restrictions pour l’inhumation, ça peut entrainer chez certains sujets une réaction de stress post-traumatique.» Selon le psychologue, quand une personne décède, il y a ce qu’on appelle un deuil en psychologie.

«C’est la réaction psychologique face à la perte d’une personne. La personne doit apprendre à vivre avec cette disparition. C’est ce qu’on appelle faire le deuil. C’est-à-dire réussir à digérer et à dépasser cette perte et cela doit aboutir à un dépassement psychique et effectif de la personne perdue. Si ça ne se fait pas, cela peut créer des problèmes dans le futur au plan psychologique chez les proches de la personne disparue. Cela peut créer un déséquilibre au plan psychique dans la vie de certains proches. Souvent, quand vous n’assistez pas à l’enterrement d’une personne, ça peut arriver à beaucoup de sujets, vous pouvez avoir des difficultés pour croire à sa disparition, même si plus tard, vous pouvez leur montrer la tombe, ils peuvent continuer de douter et cela va les empêcher de faire le deuil.»

 «Il faut un suivi psychologique pour ces familles»

Serigne Mor Mbaye est formel : «Il faut un suivi psychologique pour ces familles. Il faut les accompagner dans leur deuil, parce que les funérailles ne sont même pas organisées. Les funérailles sont un moment de réconciliation entre les vivants et les morts où on fait un deuil collectif pour apaiser la souffrance. Lorsque les gens restent dans ce deuil, ils ont besoin de soutien, sinon ils restent longtemps affectés et dans une souffrance invisible certes, mais qui est là et qui peut devenir handicapante et même installer les personnes dans des états dépressifs.» Ce qui est désolant, selon lui, c’est que depuis le début de la pandémie, on ne parle que de coût économique. «C’est ne rien comprendre. Lorsque les hommes sont en bonne santé, mentale et physique, ils sont capables de réinventer le monde, mais lorsque cette santé mentale est en péril, c’est un coût énorme. C’est plus coûteux que la question économique. Il faut aider ces familles, les conduire à faire leur deuil, à ne pas s’installer dans un état de souffrance par rapport au sentiment de perte de l’être aimé.»

Des craintes partagées par Khalifa Abacacar Diagne, qui pense que la cellule de prise en charge psychologique au sein du comité national de gestion des épidémies doit être beaucoup plus dynamique, plus proactive. «Cette cellule doit accompagner, de mon point de vue, toutes les familles de personnes décédées du fait du Covid-19. Ils en auront fortement besoin. Toutes les personnes confinées et mises en quarantaine doivent être accompagnées psychologiquement et avoir la possibilité, à tout moment, d’échanger avec un psychologue, parce que c’est très pesant.»

Pour éviter ces dépressions, Serigne Mor Mbaye préconise l’utilisation de lignes téléphoniques pour assister ceux qui en ont besoin. «Je suis en train de travailler sur une ligne téléphonique où je vais former plusieurs collègues pour essayer de répondre à cette demande. Ces lignes téléphoniques qu’on va appeler ‘’Deglou’’ vont fonctionner 24/24 heures. Tous les pays civilisés en ont installé.»

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