Aminata TOURÉ : La traqueuse traquée !

Depuis le 1er novembre 2020, date de son limogeage du Conseil économique, social et environnemental (Cese), Aminata Touré fait face au destin des anciens Premiers ministres politiquement « trop ambitieux » : la séparation. Débarquée du Cese au profit d’Idrissa Seck, elle est dans le rouleau compresseur de la briseuse de carrière politique. L’ancienne traqueuse des biens mal acquis est aujourd’hui traquée dans sa gestion et au sein de son parti. Mais, avec « la dame de fer », la guerre ne sera pas de tout repos. « APRe », elle l’est déjà !


En politique, rien n’est jamais gravé dans le marbre. La réalité change au gré des intérêts du moment, faisant des ennemis d’hier les alliés d’aujourd’hui et vice-versa. Surtout dans un jeu où les lignes de démarcation idéologique se sont effacées depuis des lunes. De même que les bornes de l’éthique et de la morale qui ont sauté depuis belle lurette. Ces caractéristiques du landerneau politique sénégalais, Aminata Touré, l’ancienne Trotskiste du MSU, directrice de campagne de Landing Savané à la présidentielle de 1993, devenue libérale, n’est pas sans les cerner. Mais, elle ne s’en était visiblement pas accommodée. Elle ne s’était manifestement pas préparée à ce revirement brutal que rien ne présageait entre Macky et Idy dont elle est finalement l’un des agneaux du sacrifice. Aujourd’hui, elle en paie les conséquences au prix fort.
Ancienne maîtresse d’œuvre de la traque des biens mal acquis, initiée par la deuxième alternance dès sa prise du pouvoir en mars 2012, la première Garde des sceaux, ministre de la Justice sous l’ère Macky Sall est aujourd’hui victime de l’effet Karma. Et il faut dire que le retour de bâton est d’une violence à nulle autre pareille. A peine débarquée du Conseil économique, social et environnemental (Cese) au profit de l’ancien opposant/nouvel allié qu’elle a farouchement combattu, Idrissa Seck, Mimi est dans le collimateur de son successeur.
Il est encore question de traque. Mais cette fois-ci, ironie du sort, c’est la gestion d’Aminata Touré au Cese qui est fouillée, passée au crible par une mission mise en branle par Idrissa Seck. Et tout se passe dans l’indifférence totale du président et des membres de l’Apr qui rechignent à déployer le parapluie de protection pour celle qui fut deux fois la directrice de campagne de Macky Sall en 2012 et en 2019.
Les déboires ont commencé le mardi 3 novembre, 48 heures après la nomination de son successeur. Dans sa livraison, le journal Libération qui rapporte les propos de faucons, détracteurs de Mimi au sommet de l’État, fait état de « bombes » que Macky Sall détiendrait au sujet de la gestion de l’ancienne présidente du Cese.
La réponse n’a pas tardé. « Dans l’attente sereine de la passation de service avec le nouveau Président du Cese, je voudrais informer l’opinion nationale et internationale que j’ai eu à diriger le Conseil économique, social et environnemental pendant 16 mois en stricte conformité avec les règles et standards de bonne gestion. Les documents de vérification sont en ordre et disponibles au niveau de l’institution ainsi que ma déclaration de patrimoine déposée à l’OFNAC », précise Aminata Touré qui met en garde : « nul ne saurait à cette étape de ma vie administrative et politique ternir ma réputation et mon intégrité. Je me réserve le droit d’ester en justice contre toute tentative de diffamation ou d’intimidation ».
Traqueuse hier, traquée aujourd’hui
Celle à qui on colle l’étiquette de Margaret Thatcher, « la dame de fer » n’est pas de celles qui courbent l’échine face à l’adversité. Dans ce jeu d’hommes qu’est la politique, elle s’est forgée des traits de caractère d’un mâle dominant. Et ce n’est pas Idrissa Seck à qui elle livre depuis toujours un duel sans merci ou encore Nicolas Sarkozy qu’elle a vertement tancé à l’université d’été du patronat marocain pour sa réflexion misogyne à l’égard des femmes africaines…qui soutiendraient le contraire.
Si aujourd’hui les Sénégalais n’assisteront jamais à une passation de service dans la civilité administrative entre Aminata Touré et Idrissa Seck, c’est parce que l’ancienne chef du gouvernement de Macky Sall qui ne lâche jamais prise, n’a pas du tout aimé la méthode de l’ancien maire de Thiès.
En effet, la présidente sortante du Cese ne digère pas le processus de « Dé-Miminage » en cours avec le limogeage systématique de tous ses anciens collaborateurs dont des fonctionnaires de l’État et la mise en branle d’une mission de contrôle, et ne s’en cache pas. Mimi avait d’ailleurs déjà annoncé la couleur lors du dépôt de ses rapports d’activités le 6 novembre durant lequel elle a royalement ignoré Macky Sall et son successeur Idrissa Seck.
L’hommage rendu par Idrissa Seck pour rectifier le tir lors de son installation, le 19 novembre 2020, ainsi que les raisons qu’il a servi pour justifier le contrôle financier de l’institution n’ont pas réussi à décrisper la situation. « C’est sur les fondations du legs des femmes et des hommes valeureux qui m’ont précédé, de feu Léon Boissier Palun à Madame Aminata Touré, que j’entends mener ma mission. (…) Il n’est pas question de fouiller dans une quelconque gestion, encore moins celle de Aminata Touré. Je n’ai même pas ce temps. Aucun document signé et paraphé par mon prédécesseur, attestant ce que j’ai trouvé au CESE à mon arrivée, notamment dans les comptes, ne m’a été remis. Il s’agit de faire une situation de référence. On est dans un contexte de rassemblement, pas de division », tempère Idy.
Mais rien n’y fit. Revancharde, Mimi ne lâche pas l’affaire. Elle ne rate jamais une occasion d’en rajouter une couche. « C’est pour éviter de telles situations que l’on fait une passation de services. Si ce jour-là, où je l’attendais, il était venu, donc je lui aurais tout expliqué. Les papiers étaient là. Mais la façon de travailler a changé. Maintenant, on travaille avec l’ordinateur. C’est vrai que cela fait longtemps qu’il (Idrissa Seck) n’a pas travaillé dans l’administration. De 2004 à aujourd’hui, les choses ont changé. Pour qu’il puisse accéder aux dossiers, il faut que ceux qui utilisaient ces ordinateurs soient là, qu’ils donnent le mot de passe, que l’on puisse savoir ce qui est dedans. Mais le Daf et le Drh ont été interdits d’accès dans leurs bureaux », charge-t-elle.
Pourtant celle qui avait rendu public son patrimoine estimé à l’époque à 777 millions de francs Cfa sans en être astreinte, n’est pas pour autant réfractaire à la reddition des comptes.
Karim, Habré et Béthio, les trophées
L’affaire ressemble à un retour de flamme contre celle qui avait mené d’une main de fer la traque des biens mal acquis avec toutes les conséquences que cela pouvait avoir jusque dans son foyer. En effet, son ex-époux Oumar Sarr, père de sa première fille (Mimi a trois enfants et s’est marié 3 fois, sa première fille a fait ses études à l’université de Yale aux États-Unis) faisait partie de la liste des pontes de l’ancien régime ciblées par la Crei.
Et elle n’avait pas hésité à lui servir une interdiction de sortie du territoire. « Lorsqu’on administre la justice, on le fait avec froideur. Parfois aussi avec déchirement », avait-elle expliqué à l’époque dans Jeune Afrique.
C’est avec cette même froideur qu’elle a lancé les chambres africaines extraordinaires qui ont abouti à la condamnation de l’ancien président tchadien Hissène Habré qui s’est installé à Dakar depuis les années 1990. Pourtant deux régimes se sont succédés (Diouf et Wade) sans qu’aucune action allant dans ce sens ne soit posée.
Sa détermination pour la tenue de ce procès a été saluée par les associations des victimes ainsi que les défenseurs des droits de l’Homme. Bien que les relations avec ces derniers, notamment Amnesty international section Sénégal, n’ont pas toujours été tendres. En atteste la missive salée qu’elle a adressée à Seydi Gassama en 2013 pour fustiger le rapport de Amnesty qui, selon elle, ne correspond pas à la réalité.
Avec la même rigueur, sans vaciller malgré la pression, Mimi a procédé à l’arrestation inattendue du défunt guide des Thiantacones en 2012, Cheikh Béthio Thioune très puissant à l’époque, dans l’affaire dite du double meurtre à Médinatou Salam.
C’est dire que cette fille d’un pédiatre et d’une sage-femme, issue d’une fratrie de 8 enfants, née le 12 octobre 1962 (58 ans) n’a pas froid aux yeux.
Délit d’ambitions
Forte de ce « palmarès », Mimi est portée au pinacle. Elle est nommée Premier ministre en remplacement d’Abdoul Mbaye, le 1er Septembre 2013. La dame commence à tisser sa toile aussi bien dans la sphère étatique qu’au sein de l’Apr. Sacrilège ! Comme tous les Premiers ministres qui nourrissaient le rêve d’occuper le « fauteuil présidentiel » et qui prennent des libertés, Mimi est tout d’un coup devenue encombrante.
Les dégringolades s’enchaînent. Après l’avoir jetée avec son « colistier » Adama Faye (petit frère de la première Dame) dans la gueule du « loup de Dakar », Khalifa Sall, lors des élections locales du 29 juin 2014 à Grand-Yoff, Mimi a été limogée après sa débâcle, le 6 juillet 2014. Depuis, les relations avec le président Sall ne sont plus au beau fixe.
Elle sera nommée en février 2015, envoyée spéciale du président de la République. Son retour aux commandes en mai 2019 comme présidente du Conseil économique, social et environnemental, elle l’a gagné en « réélisant » Macky Sall dès le premier tour en 2019 comme directrice de campagne. Mais, les accusations du directeur général de la maison de la presse, Bara Ndiaye, sur un agenda caché qu’Aminata Touré et Amadou Ba détiendraient en parallèle, avaient quelque peu ravivé la tension.
Ses ambitions, l’ancienne directrice de marketing et de la communication de la défunte Sotrac dans les années 1988, ne les cache pas. « L’ambition n’est pas un délit à ce que je sache. En politique, on n’est pas assis à regarder les trains passer », a-t-elle martelé. Cette fonctionnaire qui a bourlingué à l’Unfpa (le Fonds des Nations unies pour la population), et qui n’a, par ailleurs, rien à envier au Macky Sall de Dekkal Ngor en 2009 pour avoir aussi bien été premier ministre et présidente d’une institution tout comme lui, ne se fixe aucune limite. Elle rêve de briser le plafond de verre qu’on dresse aux femmes dans la politique.
Sa rébellion dans l’Apr dont elle a boudé la réunion du Secrétariat exécutif national (Sen) du vendredi 20 novembre 2020 est sans doute le premier acte vers la matérialisation de ce rêve.

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